Divonne à la Révolution

Période revolutionnaire Proclamation 3 2016Par Gérard Dous

1. Le calme trompeur d’un village français représentatif

A la fin du XVIIe siècle, la paroisse de Divonne (qui n’accolait pas encore à son nom le qualificatif thermal) comptait 226 feux, soit un millier d’habitants. Quelle était donc la composition socio-économique de cette population, enserrée dans ce cul-de-sac entre la montagne et la frontière ?

Une population laborieuse, formée de paysans, qui exploitaient une moyenne de 5 hectares, en pratiquant la polyculture, associée à un élevage bovin. En réalité la différence était grande entre quelques propriétaires aisés, pouvant s’offrir le luxe d’une charrue, et le reste des exploitants qui s’associaient pour les gros travaux.

Le village comptait aussi quelques artisans, installés au bourg, le long de la rivière, qui faisait tourner les roues à aubes, génératrices d’énergie : trois moulins, quatre scieries, trois martinets à fer et deux battoirs à papier. Il existait aussi une tuilière en Petite-Champagne, ainsi que de nombreux tailleurs de pierres, travaillant dans les carrières du Mont-Mussy. C’était le portrait de la démographie divonnaise, échantillonnage assez représentatif des villages de cette France prérévolutionnaire.

Le curé renonce à reconstruire l’église, le châtelain rénove le château

Dans cette conjoncture, l’abbé Montanier de Vens, nommé curé en 1777, s’échinait à obtenir la reconstruction de l’église, qui menaçait ruine. Mais il renonça vite devant l’ampleur du devis. En revanche, à quelques centaines de mètres de là, le comte Charles-Antoine de La Forest avait convenablement restauré son château entre 1765 et 1770, où il séjournait en été.

Lorsqu’en 1788, Louis XVI convoqua les Etats généraux pour le 1er mai de l’année suivante, les électeurs de chaque classe sociale (clergé, noblesse et Tiers-Etat) rédigèrent leurs vœux sur des cahiers.

A défaut de celui des Divonnais on sait, par d’autres documents, que les revendications générales concernaient surtout la libre circulation des marchandises et la suppression de la gabelle (impôt sur le sel). Mais nobles et roturiers s’opposaient sur le partage des « communaux » (bois et marais). Les quatre députés gessiens réclamèrent « d’avoir connaissance exacte des impositions royales et locales perçues annuellement dans le Pays de Gex, afin de pouvoir en  conférer entre eux avant le départ » pour Versailles. Si l’atmosphère générale était apaisée, la réunion versaillaise ne tarda pas à modifier cet état d’esprit. Les événements ne parvenaient qu’assourdis et avec beaucoup de retard.

Les représentants de Divonne à Versailles

L’assemblée des trois Etats du bailliage se réunit à Gex du 14 mars au 8 avril 1789 et désigna les représentants de Divonne, à savoir le curé Montanier (clergé), le comte de La Forest, le lieutenant-colonel de Prez et le chevalier d’Aprieulx pour la noblesse. Louis Girod et Georges Patroix représentant le Tiers Etat.

Un noble parmi le Tiers Etat

Le 20 juin 1789, le député de la noblesse, Etienne-Philibert de Prez – une vieille famille de la région – domicilié à Ornex, où il avait acquis le domaine des Jésuites, prêta le « Serment du jeu de Paume » et fut l’un des premiers à siéger avec les représentants du Tiers-Etat et, par la suite « donna constamment son suffrage aux décrets qui assuraient les droits du peuple. »

2. Pierre Fosseret, élu premier maire et on désigne les collecteurs d’impôts !

Période révolutionnaire 1er droit d chase dans les marais 21 9 1791

21 septembre 1791: Premier droit de chasse dans les marais

La Constituante n’ayant rien laissé de l’ancienne administration, la première conséquence de la Révolution fut la création de la commune.

Les 8 et 9 février 1790, les 107 citoyens actifs  – payant un impôt égal à trois journées de travail – de la ville et des hameaux, rassemblés dans l’église, faute de maison commune, ont élu le premier maire Pierre Fosseret, un artisan et cinq officiers (Georges Patroix pour Villard, Pierre Panissod pour Plan, Joseph Goudard pour Arbère, Jacques Cravarin et François Panissod pour Divonne), douze notables et un procureur. Le dimanche suivant eut lieu la prestation de serment (« Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loy et au Roy ») après les Vêpres, sous la présidence du curé Montanier.

La première tâche du Corps municipal a été de désigner trois gardes-champêtres, ainsi que trois pâtres communaux (un pour Divonne, un pour Arbère et le dernier pour Plan et Villard). On constitua ensuite une milice municipale et pour garder la frontière, un peloton de chasseurs à cheval arriva d’Alsace, qui fut logé chez l’habitant à Villard. Ces soldats ne restèrent qu’un an avant d’être rappelés pour défendre les passages du Rhin.

On désigne des collecteurs d’impôts

Mais les premiers soucis apparurent, avec la nécessité d’avoir des fonds pour faire face aux dépenses et, notamment, rétribuer les premiers employés communaux. Aussi dans une première phase on décida « d’amodier » (de louer) « au plus offrant  et dernier enchérisseur » certains biens communaux : les noix de Perdtemps, les châtaignes de Mussy, la blâche des marais, les droits de chasse et de pêche, le pâturage de La Grand.  Puis obligation fut faite à ceux qui s’étaient emparés indûment de communaux « en les entourant de fossés ou de hayes » de les rendre ou de les acquérir.

Il fallut bien vite établir un « nouveau rôle des contributions », désigner des collecteurs, ainsi qu’un trésorier municipal et les nouvelles contributions furent fixées proportionnellement aux ressources de chacun. 1790 fut marquée par la mise en place  difficile et l’organisation d’une administration municipale, faute d’argent et de règles bien établies. Du coup l’improvisation fut souvent de mise, d’autant que la décentralisation offrait une certaine latitude au pouvoir local.

Le 28 septembre 1790, la famille du comte de La Forest-Divonne, fut avertie (au nom de l’égalité) que son titre de noblesse et ses armoiries étaient supprimés.

Seuls les citoyens actifs relativement peu nombreux pouvaient voter : le 14 novembre 1790, 129 citoyens participèrent à la désignation du nouveau maire (Pierre Fosseret ayant démissionné à cause de sa mauvaise vue) et Jacques Recordon, cultivateur à Villard, fut élu. L’étape suivante fut la mise aux enchères publiques des biens de l’Eglise.

Le premier 14-Juillet

Le 14 juillet 1790, une fête se déroula en union avec la manifestation parisienne du Champ-de-Mars, afin de célébrer dignement le premier anniversaire de la prise de la Bastille. L’occasion de défiler pour la milice municipale (devenue Garde nationale) et les Chasseurs sur la place du Chenevier (Perdtemps). Une messe fut célébrée en plein air par le curé Montanier ou son vicaire, l’abbé Rassat. On nota la présence des habitants du bourg et de Vésenex, rassemblés derrière leurs maires respectifs, Pierre Fosseret et Jean Barberat. Enfin, après plusieurs discours, soldats et citoyens prêtèrent serment civique. Plusieurs salves de boîtes (pétards à poudre) ponctuèrent la cérémonie qui s’acheva par un « Te Deum ».

3. L’Eglise dépossédée de ses biens et les grilles du château transformées en piques

Le début de 1791 marqua un durcissement des autorités : le transport du blé et de la farine fut très contrôlé, la frontière plus efficacement surveillée et des réserves de poudre amenées du Fort-de-l’Ecluse.

Mais dès le 10 mai 1791, les biens ecclésiastiques  furent mis aux enchères publiques au profit de la Nation. C’est ainsi que plusieurs familles divonnaises acquirent des parcelles de terre et de pré, dont l’Eglise jouissait parfois depuis des siècles. En contrepartie, les prêtres seraient rétribués par l’Etat, les bâtiments d’église entretenus et les pauvres soulagés.

Le curé Montanier (qui avait supprimé sa particule) et son vicaire prêtèrent serment de fidélité à la nation. Mais le fait d’avoir ajouté « en ce qui est purement civil » à la formule des prestations provoqua la suspicion du Conseil de la commune. A cela s’ajouta le refus de lire en chaire une lettre de l’évêque de Belley – auquel ils n’estimaient pas être soumis – qui exacerba les relations. Du coup le curé Montanier préféra quitter la paroisse et se réfugier en Savoie. Son château de Vens, considéré comme bien national, fut vendu.

Episode qui illustra bien le clivage entre les « prêtres réfractaires et les prêtres « jureurs ou constitutionnels ». Peu après le prêtre constitutionnel fut nommé à la cure, et on lui retira la garde des registres d’état-civil, transférés à la salle commune.

Le premier instituteur communal

Fin 1791, précédant ainsi la loi à venir, le corps municipal divonnais nomma – pour un an  – Joseph Ulshofer maître d’école. Mais comme il n’était pas encore majeur, en attendant son père cumula cette fonction avec celle de secrétaire-greffier.

Le fait d’ouvrir une école publique apparaît donc comme un acte de foi pour l’avenir,  qui allait pourtant s’assombrir. Souvent rappelée, la notion de propriété personnelle avait été fermement énoncée. La garde nationale patrouilla de nuit pour assurer la sûreté des personnes et la conservation des biens : interdiction fut faite de pénétrer dans les forêts pendant les gros travaux des champs ; les récoltes furent surveillées.

Dès avril 1792 c’est à la sauvegarde du sol national menacé de l’extérieur, qu’il fallut songer. La guerre avait été déclarée au roi de Bohême et  de Hongrie. En juin, la commune dut fournir 30 chevaux sellés et bridés ; le 11 juillet, trois hommes furent désignés comme soldats.

La République proclamée le 22 septembre 1792, la guerre reprit aux frontières du Nord. Dans une situation difficile, des mesures de salut public furent prises. Dans le département de l’Ain, le représentant du peuple Albitte fut envoyé en mission et fit appliquer les dures mesures de salut public.

Dès juin 1793 des perquisitions de fermes furent ordonnées ; en octobre les denrées de première nécessité furent taxées.

Le 25 brumaire de l’an II (16 novembre 1793), les grilles du portail du château furent démontées, pour en faire des piques ; on descendit la petite cloche en bronze du clocher, acheminée à Gex, puis à Bourg pour être fondue.

4. Le curé se « déprêtrise » et on brûle les titres de féodalité

A partir du 4 frimaire (24 novembre) le calendrier révolutionnaire entra en vigueur. La semaine devint la décade de 10 jours ; le dimanche fut supprimé, tout comme les noms des saints du calendrier.

Le 9 frimaire (29 novembre) le curé Grandmottet se « déprêtrisa » et redevint simple citoyen, n’assurant plus de service religieux. En revanche, il fut chargé de lire à l’église les lois et instructions de la Convention. Enfin le 11 frimaire (1er décembre) le Conseil général de la commune procéda, place Perdtemps, au « Brûlement des titres de féodalité ». Sur le carrosse du comte, les armoiries fuirent détruites et, au château, des archives, des portraits de famille, tentures et tapisseries furent brûlés.

La disparition des redevance seigneuriales eurent des conséquences importantes : les paysans divonnais devinrent ainsi – gratuitement – propriétaires de leurs terres. Toutes ces mesures prises en 1793 se traduisirent par une certaine opposition au sein du Conseil municipal. Le 6 nivôse (lendemain de Noël) le maire Jean-Baptiste Wiette démissionna et Louis Girod devint le quatrième maire.

Les décisions qu’il dut faire appliquer furent encore plus rigoureuses. La veille de l’élection, l’argenterie de la « cy-devant église » fut portée à Gex pour être remise à la Convention nationale, qui avait besoin de métal précieux pour combattre sa crise financière.

Refus de descendre la cloche…

Quelques jours après le 5 pluviôse (24 janvier 1794), afin de substituer « le culte de la Raison et de la Justice à celui du fanatisme et de la superstition », il fut décidé que la sonnerie de l’Angélus serait abolie dans la journée. Elle fut remplacée par une sonnerie différente, à l’aube « pour le réveil et la levée des habitants », et à midi « pour le repas et le repos des citoyens ».

Cependant le 30 pluviôse (18 février 1794), s’il accepta de démolir « la cime au sommet du clocher au-dessus de l’horloge », le Conseil de commune refusa de « descendre la dernière cloche qui servait de timbre, jugé indispensablement nécessaire dans une commune de grande étendue, composée de cinq hameaux éloignés les uns des autres… »

Le 2 pluviôse (21 janvier), Vésenex avait en effet été rattaché à Divonne par Marat Nicod, devenant le cinquième hameau. La mise aux enchères du château et de ses dépendances avait été décrétée par le représentant du peuple car, après une longue enquête, leur propriétaire avait été « Convaincu d’émigration, pour avoir passé la frontière après le 1er juillet 1789. »

Les lots qui ne furent pas achetés furent placés sous séquestre, leur revenu servant à leur entretien. Après les biens de l’église, ceux du comte passèrent en mains des nouveaux propriétaires, bourgeois et paysans aisés.

La loi des suspects fait une victime : la famille de Prez

Pèriode révolutionnaire Etienne-Philibert de Prez-Crassier 3 2016

Etienne-Philibert de Prez-Crassier

La Terreur mise à l’ordre du jour, le 17 septembre 1793 entra en vigueur la loi des suspects qui fit de la dénonciation un devoir.

Les familles des nobles et des émigrés furent visées. A Divonne, ce fut le cas de la famille de Prez, dont Etienne-Philibert, qui avait pourtant pris fait et cause pour la Constituante de 89 et combattu les ennemis de la République, à Valmy. Il fut emprisonné sur dénonciation à Bayonne (il était général à l’armée des Pyrénées occidentales) et échappa de peu à la guillotine. Après 16 mois de cachot, il fut libéré. Réintégré dans son grade, il retrouva ses biens confisqués et mourut à Ornex, en 1803.

Son frère François-Joseph, ancien officier, qui avait servi trente ans fut un des premiers maires de Vésenex. Mis aux arrêts le 7 pluviôse de l’an II (26 janvier 1794), puis emprisonné à Gex. En dépit de plusieurs certificats de civisme, il ne fut libéré qu’au bout de sept mois.

Bien qu’exemplaire, cet famille restée en France fut injustement soupçonnée d’avoir des contacts avec les mouvements antirévolutionnaires menés de l’étranger. Mais aucun de ses membres ne fut victime de la terrible loi du 22 prairial (19 juin 1795) qui fit « tomber des têtes comme des ardoises un jour de grand vent. »

Lassitude chez les Divonnais

La réaction thermidorienne mit fin à la Terreur et Jean-Louis Barberat, notaire, devint le cinquième maire de Divonne le 20 thermidor (7 août 1794). Son administration puis celle de Jean-Ambroise Girod (*) se signalèrent par le souci de venir en aide aux plus démunis, en leur fournissant par exemple du bois et des vivres. A l’issue de cette période, on perçut un sentiment de lassitude chez les Divonnais, suite à la dégradation des conditions de vie, la déception au regard des idéaux primitifs et leur désintérêt progressif – l’Histoire se répète ! – vis-à-vis des affaires publiques. Les catholiques enfin souffrirent dans leurs convictions des nombreuses mesures de déchristianisation prises par les assemblées révolutionnaires.


Sources: La période révolutionnaire à Divonne,  Raymond Grosgurin


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réponse à Divonne à la Révolution

  1. Françoise Pellaton dit :

    Très intéressant! merci

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